Brahim Bouarram : c’était il y a 20 ans, c’était hier, attention à demain

Le 1er mai 1995, Brahim Bouarram est jeté dans le Seine par des militants sortis des rangs de la manifestation du Front national. Le Marocain de 29 ans, père de deux enfants, meurt noyé.

>> Article publié dans Le Nouvel Observateur du 4 mai 1995 :

Aux alentours de 11h30, sur le pont du Carrousel, cinq hommes, le look skinhead - crâne rasé, blouson Bombers et rangers - quittent la queue du cortège de la manifestation du Front national et descendent en courant vers les quais. En contrebas, Brahim Bouarram, 29 ans, épicier de son état, flâne sur les berges de la Seine. Lorsque le groupe aperçoit le jeune Marocain, trois d'entre eux se précipitent vers lui. Selon des témoins, tout se passe très vite.

"Il n'a pas eu le temps de réagir, raconte l'un d'eux. Deux skinheads l'ont empoigné et précipité dans la Seine."

A cet endroit, le courant est puissant, Brahim Bouarram coule à pic. Les deux assassins prennent immédiatement la fuite ainsi que leurs trois complices. Selon plusieurs témoins, ils rejoignent la manifestation et se fondent dans un groupe composé d'une centaine de skinheads qui affichent de manière ostentatoire des insignes nazis.

Deux hommes et une femme qui se trouvaient sur les quais à la hauteur du pont du Carrousel ont observé la scène. Ils appellent immédiatement les secours. Mais quand les sauveteurs réussissent à repêcher le corps de Brahim Bouarram, il est trop tard. Le jeune Marocain est mort.

A 13 heures, le parquet de Paris charge la brigade criminelle de l'enquête. Toute la journée de lundi, les policiers vont entendre les témoins et visionner des films et photos de la manifestation afin de tenter d'identifier les cinq hommes.

Chez beaucoup de policiers des renseignements généraux affectés à la surveillance des groupes d'extrême-droite et aux "Violences urbaines", on ne cache pas sa colère. Les RG ne comprennent toujours pas pourquoi la queue du cortège a été laissée sans surveillance.

Pour ce syndicaliste, ce qui s'est passé est inadmissible:

"Des fonctionnaires qui s'occupent habituellement des groupuscules d'extrême-droite ont été envoyés pour surveiller la manif des anars, le matin. Quant à la section des Violences urbaines, elle a brillé par son absence. Je ne dis pas que nous aurions pu empêcher ce crime, mais les types, nous les aurions coincés si nous avions été là où nous devions être."

Pour cet autre policier, bon connaisseur de l'extrême-droite, il n'est pas certain que cela soit des skinheads qui aient tué le jeune Marocain.

"Beaucoup de groupes nazillons, explique-t-il, gravitent autour du FN. Il y a le GUD, les Jeunesses nationalistes révolutionnaires qui, à plusieurs reprises, ont assuré le service d'ordre dans des meetings de Jean-Marie Le Pen."

"Mais voilà, dit un autre policier, depuis la restructuration des RG, Pasqua ne s'intéresse plus qu'aux terroristes islamistes. C'est son obsession. Ce qui fait que presque toutes les sections travaillent là-dessus au détriment du reste."

A la Préfecture de Police, on ne souhaite pas faire de commentaires. Pas un mot d'explication non plus sur le fait qu'il ait fallu attendre 18 heures pour savoir ce qui s'était passé, entre 11 heures et midi sous le pont du Carrousel. Visiblement embarrassé, on se borne simplement à signaler l'abandon de tout suivi des activités des partis politiques ne portant pas atteinte à l'ordre public.

A Marseille, à Auch, à Courbevoie...

Pourtant, plusieurs incidents graves - allant jusqu'au meurtre - ont émaillé la campagne électorale de Jean-Marie Le Pen. A Marseille, le 22 février dernier, Ibrahim Ali, 17 ans, est abattu, dans le dos, d'une balle de calibre 22 long-rifle tirée par un colleur d'affiches du FN. L'auteur du coup de feu, Robert Lagier, est un retraité de 63ans. Le Pen tentera d'accréditer la thèse d'un accident en prétendant que l'une des trois balles tirées par le retraité aurait ricoché. Une thèse démentie par les constatations effectuées par les policiers sur les lieux.

Un mois plus tard, des affrontements opposent à Auch, dans le Gers, la caravane des jeunes du FN à des étudiants qui manifestent contre le rapport Laurent sur l'enseignement supérieur. Samuel Maréchal, gendre de Jean-Marie Le Pen, et un militant du Front national écoperont de huit mois de prison avec sursis et de 5.000 francs d'amende pour "coups et blessures volontaires".

Il y a quinze jours, enfin, à Courbevoie (Hauts-de-Seine), trois militants d'extrême-droite se faisant passer pour des policiers frappent une Algérienne enceinte.

"L'un d'eux m'a plaquée contre le mur, raconte Nassera. J'ai crié que j'étais enceinte. Je pleurais. Ils voulaient me menotter. Et puis ils ont réfléchi et m'ont donné trois secondes pour déguerpir."

Arrêtés par une patrouille de police, les trois hommes seront mis en examen pour "vol avec violence, usurpation de titre, transport et détention d'armes" et remis en liberté sous contrôle judiciaire. Les enquêteurs avaient trouvé chez eux une panoplie de militants néo-nazis, de nombreuses armes à feu et une carte du Front national.

Pour Le Pen,
"tout cela n'est que mauvaise foi et imagination fantasmatique, particulièrement perverse, pour rattacher cet incident criminel à la manifestation de dizaines de milliers de gens le jour du 1er mai"

Aux yeux de la loi, un slogan comme "la France aux Français" est considéré comme la simple expression d'une opinion politique légitime. Et Le Pen peut insulter, en les traitant de "racaille", les militants antiracistes qui ont eu l'audace, le 1er mai, tandis qu'il s'adressait à ses partisans, d'accrocher sur la façade du Palais-Garnier une banderole sur laquelle on pouvait lire ces autres slogans à ses yeux scandaleux: "Non au racisme! Non au fascisme!"

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